La
plupart de nos voyages n'étaient pas si excitants ou plaisants.
Les gens de la région étaient payés pour l'hébergement
des londoniens, et ils ne nous aimaient pas. Ils venaient a la gare
quand nous arrivions, et choisissaient la famille qu'ils accueilleraient.
Ils n'aimaient pas les gens trop gros car ils mangeaient trop. Ils n'aimaient
pas les juifs car ils étaient soi-disant toutes les choses horribles
qui avaient été dites sur eux. Et nous étions juifs.
Ma mere avait épinglé une petite Etoile de David a mon
tricot de corps, espérant que cela agirait comme un sortilege
de chance pour aider a me garder en vie. Un soir, la femme de la maison
entra dans notre chambre pendant que ma mere me donnait un bain, vit
l'Etoile de David et devint hystérique. Elle nous dit de quitter
sa maison, criant que nous avions " contaminé " tout
ce que nous avions touché - ses plats, ses couteaux et fourchettes
- meme son air!
Nous avons marché vers la gare le long du chemin rocailleux,
et ma poupée, ma précieuse poupée, mon seul jouet,
tomba du chariot ou était entassées nos affaires. Sa tete
en porcelaine se fendit et se brisa. Nous avons passé la nuit
assis sur un banc a la gare en attendant le train du matin pour rentrer
a Londres. J'avais beaucoup de chagrin et j'ai pleuré pendant
des heures.
De retour a Londres, un jour mon Zaida (grandpere) et maman étaient
en train de pousser le landau du bébé le long de la rue
principale de notre voisinage, au milieu du jour, quand les sirenes
se mirent a hurler. Maman voulait courir a l'abri de la station de métro
car il était plus pres. Mais Zaida dit: "Non, nous ne pouvons
pas laisser Booba (grand-mere) toute seule. Elle aurait trop peur ".
Ma mere insista pour aller a la station
. Mais Zaida saisit le
landau et commenca a le pousser et a courir vers la maison. Ma mere
et moi n'avions pas d'autre choix que de le suivre.
Nous avons passé le reste du jour et la nuit entiere dans le
noir, dans l'abri. Le matin, quand tout fut calme, nous sommes sortis,
pour entendre aux informations que la station souterraine ou nous avions
failli aller avait été bombardée. Tous les gens
sur le quai du métro avaient péri.
Quand la guerre
fut finie, il y eut une fete dans la rue. Et un peu plus tard les soldats
commencerent a revenir.
Je suppliai ma mere
de me permettre de descendre les escaliers en courant et d'ouvrir la
porte quand mon papa rentrerait. Et elle dit oui.
Le
temps sembla long avant le coup de sonnette, et je me souviens tres
bien de l'excitement de ce moment. Je courus vers la porte, l'ouvrit,
et un géant se trouvait la. Un grand, grand homme en uniforme,
avec un sac a dos. Un étranger. Je ne me souviens plus de lui
apres ce moment pendant des années. Ma mere m'a dit que je ne
cessais de la questionner pour savoir quand il s'en irait, car je n'aimais
pas cet étranger me disant ce que je devais faire.